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jeudi 25 janvier 2018

Un cadavre dans la bibliothèque, d'Agatha Christie,

Le colonel Bentry est contrarié : on l’a tiré de son sommeil pour lui faire constater un fait particulièrement vexant : une femme, une inconnue, a été trouvée étranglée dans sa bibliothèque. Heureusement que la demeure des Bentry est voisine de St. Mary Mead, où réside Miss Marple…
Quatrième de couverture par Le Livre de Poche.
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J’ai délaissé un peu Hercule Poirot pour aller à la rencontre de miss Marple… sans être charmée plus que ça. Si je retrouve l’humour de la Reine du Crime, visiblement infatigable et c’est tant mieux, le personnage de la vieille fille enquêtrice manque de saveur dans ce policier au rythme boiteux.

Ce n’est pas la première fois que je remarque ce défaut chez Agatha Christie : la brièveté de ses romans permet une lecture rapide mais elle n’est clairement pas accordée au nombre de personnages présents.  Et c’est dommage car les interactions sont toutes hautes en couleurs : miss Marple avec son amie Mrs Bentry qui est aussi suffoquée qu’excitée d’avoir la scène de crime dans sa bibliothèque, le prétentieux Basil Blake qui représente le jeune dévergondé et n’a pas peur des "poulets"... Mais les acteurs de cette enquête sont bien trop nombreux et le lecteur peut se perdre assez facilement. Et à force de brouiller les pistes, c’est le fil de la lecture qui est embrouillé.
D’autant plus que les clichés les empêchant de se démarquer.
[ci-contre : illustration signée Corona]
Ce qui se démarque par contre, c’est la modernité du récit ! Beaucoup moins guindée qu’une enquête à la Hercule Poirot, venez rencontrer la jeune société anglaise débauchée vue par Agatha Christie et miss Marple ! Soirées bien arrosées, jeunes femmes sexy... J’ai adoré voir une femme "comme il faut" comme miss Marple dans cet univers très spécial, même si j’aurais aimé la voir plus souvent : miss Marple reste très discrète même si cet effacement est logique si on pense qu’une adorable retraitée ne peut bien évidemment pas mener une enquête.
Mais enfin, un contexte qui sort de l’ordinaire. Le tout avec beaucoup d’humour et de légèreté bien sûr, malgré le contexte.

Agatha Christie tape un petit peu plus fort qu’avec Poirot niveau enquête : le côté sensation est bien présent, digne d’un fait divers accrocheur. Seul le motif s’inscrit dans le très classique, faisant perdre du souffle à l’énigme, mais les rebondissements sont présents.

Malheureusement, si j’ai pour objectif de lire tous les Hercule Poirot (même les pastiches récents), il n’en sera pas de même avec les histoires de miss Marple : le personnage est très sympathique mais n’a pas le même cachet que le policier retraité belge, retirant un peu de saveur aux romans. Par chance, la plume vive de la Reine du Crime frappe encore et toujours !

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Ce livre a été lu à l’occasion d’une lecture commune, vous trouverez d’autres critiques ici : l’avis de Grizelda,


Envie de l’acheter ?

mardi 24 octobre 2017

Retour à Whitechapel, de Michel Moatti,

Amelia Pritlowe est infirmière au London Hospital et tente de survivre aux bombardements de l’armée allemande. Lorsqu’elle reçoit une lettre posthume de son père, elle n’imagine pas qu’elle va devoir affronter un cataclysme personnel : ce dernier lui apprend que sa mère, Mary Jane Kelly, a été la dernière victime de Jack l’Éventreur. Mue par une incommensurable soif de vengeance, l’infirmière va se lancer dans une traque acharnée pour retrouver le plus mystérieux des tueurs en série.
Par le biais d’un roman d’atmosphère captivant et richement documenté, Michel Moatti propose une solution inédite à l’énigme postée en 1888 : qui était Jack l’Éventreur ?
Quatrième de couverture par 10|18, Grands détectives.
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Si je suis vivement intéressée par les ouvrages sur Jack l’Éventreur (ou Jack the Ripper pour rester dans l’esprit british), j’avoue que j’ai lu peu de fictions autour de ce mystère alors qu’elles sont nombreuses ! Mais si l’année 1888 a nourri beaucoup de fantasmes, certains sont mal exécutés, voire kitsch et exagérés (si c’est possible…).
Retour à Whitechapel, malgré sa couverture très séduisante, me refroidissait un peu à cause de sa "double" narration divisée entre deux époques sordides. Plus que ça, j’ai cru que le criminel abordé dans Retour à Whitechapel était une sorte de copycat (ceux qui reproduisent les crimes d’un autre).
À force de lire de bonnes critiques sur ce roman de Michel Moatti (et la confirmation qu’il s’agissait d’une enquête sur Jack l’Éventreur et non une imitation), je me suis enfin décidée et c’est sans aucun regret !

Un phénomène appelé
"phossy jaw" en Angleterre.
Alors oui, le sujet a été souvent traité en littérature, et pourtant, Retour à Whitechapel se démarque grâce à plusieurs points qui deviennent des qualités vraiment appréciées.
Déjà, la place qu’occupent les recherches menées par Moatti : quand certains se contentent des dates et des noms des victimes comme seuls repères réels, l’auteur va jusqu’à inclure des extraits de journaux et de documents officiels. L’immersion est donc totale, aidée par une atmosphère soignée.
Il y a un véritable recul historique dans Retour à Whitechapel, amenant à réfléchir sur cette fameuse année : si Jack l’Éventreur est connu pour avoir défiguré la plupart de ses victimes, il faut savoir qu’on pouvait rencontrer des visages sans lèvres et sans nez dans les quartiers les plus misérables (et vivants en plus de ça). Les chapeliers respiraient et manipulaient du mercure toute la journée, les cotonniers inhalaient du coton et mouraient jeunes, les poumons remplis de fibres de coton ou encore les allumettières qui, au contact du phosphore, perdaient lèvres, dents… Finalement, comme l’écrit Michel Moatti : la révolution industrielle n’a-t-elle pas causé plus de dégâts qu’un "simple homme" ?

On peut trouver la photo du
corps de Mary Jane Kelly sur
internet sans difficulté ou pudeur.
La qualité n’est pas optimale,
mais elle est pourtant authentique.
Étrange de considérer Jack l’Éventreur comme un "simple homme" et pourtant, il est peu probable qu’il soit un démon sorti des enfers ou un vampire : Jack l’Éventreur est l’identité macabre d’un tueur fait de chair et de sang. Michel Moatti joue intelligemment avec ce fantasme, car une fois le nom est révélé, le coupable reprend son véritable nom et n’est plus "Jack l’Éventreur".
D’autres personnes retrouvent leur humanité dans Retour à Whitechapel et j’en ai été émue : les victimes. Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes et Mary Jane Kelly sont des noms de femmes, c’étaient des femmes démunies condamnées à vivre à Whitechapel et à se vendre. Nous ne savons quasiment rien d’elles si ce n’est leur nom, la date de leur mort et les rapports d’autopsie. Aujourd’hui, on peut parler de Jack l’Éventreur avec beaucoup d’emphase jusqu’à oublier qu’il a au moins cinq victimes, cinq êtres humains doués d’émotions et possédant une histoire, aussi misérable soit-elle, et Michel Moatti fait un rappel à l’ordre de ce détachement presque cruel.

Ce roman est intelligent : au-delà de l’enquête et de la théorie partagée par Michel Moatti (qui est plus que plausible, j’ai été convaincue au passage), Retour à Whitechapel est humain, intelligent et apporte un autre regard sur cette série de crimes de 1888.

Les côtés historiques et juridiques sont donc deux points vraiment forts de ce roman, mais qu’en est-il du domaine littéraire ? Car Retour à Whitechapel est bel et bien un roman, très documenté, mais roman quand même.
Là encore, j’ai apprécié l’originalité du personnage : Amelia Pritlowe est une infirmière qui affronte les temps obscurs de la seconde Guerre Mondiale. Comme si la situation n’était pas déjà assez éprouvante, elle apprend qu’elle est la fille de la dernière victime de Jack l’Éventreur, la fille de Mary Jane Kelly. Amelia est donc une femme d’une cinquantaine d’années (oh bonheur ! j’aime quand le personnage principal n’a pas 15-20 ans) qui doit intégrer les cercles qui tentent d’éclaircir le mystère de Jack, groupes qui n’accueillaient pas le beau sexe soit dit en passant. Il y a donc une trame où Amelia, afin de découvrir qui a tué sa mère, doit mener sa propre enquête.
Je ne vais pas mentir : c’est surtout l’enquête qui intéresse, mais les deux fils conducteurs se rejoignent pour la conclusion et une conclusion qui tient en haleine ! [spoiler sur la fin] La moralité d’Amelia était plutôt douteuse pour le coup, le fait qu’elle empoisonne Walter Sickert m’a énormément surprise ! Mais au moins, le roman ne se termine pas sur une jolie réconciliation naïve. [/fin du spoiler sur la fin]
Sans oublier que la plume s’associe parfaitement au genre documentaire tout en conservant un talent de narration.

Si vous souhaitez mêler faits-divers et plaisir de lecture, Retour à Whitechapel s’impose même pour les ripperologues néophytes : inutile de connaître l’année 1888 sur le bout des ongles, Michel Maotti se chargera lui-même de faire (ou refaire) votre culture historique et criminelle. Et si vous pensez tout connaître sur l’Éventreur de Whitechapel, étudiez cet autre point de vue humainement riche.


             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• La majorité des extraits de journaux sont authentiques : de l’aveu de l’auteur, il y a bien un ou deux articles fictifs mais pas plus !
• Concernant la photo de Mary Jane Kelly, j’ai voulu pousser le vice pour un petit test justement : avez-vous été choqué d’avoir cette photo ? Ou est-ce que, comme pour les articles de Wikipédia par exemple, c’était comme "normal" ? Je suis curieuse d’avoir les réactions...

mercredi 23 août 2017

Coldheart Canyon, de Clive Barker,

Star de cinéma sur le déclin, Todd Pickett décide, afin de s’acheter quelques mois supplémentaires au sommet du box-office, de recourir discrètement à la chirurgie. Le résultat, catastrophique, l’oblige à trouver en urgence une demeure à l’écart du feu des projecteurs. Ce sera Coldheart Canion, l’ancienne résidence de Katya Lupi, gloire de l’âge d’or hollywoodien dont on disait qu’elle y donnait autrefois des soirées de débauche très prisées par le gotha mondain. De découvertes étranges en surprises macabres, Todd s’apercevra – à des dépens – que les rumeurs étaient bien en deçà de la réalité.
Quatrième de couverture par J’ai Lu, Fantastique.
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« « Tu n’as qu’à mettre fin à tes jours », me répondit-il. À l’entendre, c’était si simple. « Tranche-toi la gorge. Dieu comprend.
— Il comprend ?
— Bien sûr. Ce monde, c’est l’Enfer Regarde autour de toi. Que vois-tu ? »
Je lui dis ce que je voyais. Le feu, la fumée, la terre noircie.
« Qu’est-ce que je te disais ? répondit-il. C’est l’Enfer. » »
P. 66

Si j’ai commencé à découvrir Clive Barker avec son roman le plus connu, Hellraiser, il ne s’agit pas du plus populaire. Curieusement, j’avais Coldheart Canyon depuis plus longtemps dans ma PAL mais j’avais repoussé la lecture sur plusieurs années... J’ai finalement dévoré cette petite merveille et si Hellraiser n’était pas assez abouti à mon goût, cette seconde lecture vient renforcer mon idée que Clive Barker est un auteur talentueux.

Quand nous lisons du Clive Barker, quand nous lisons du splatter-punk, c’est que nous sommes à la recherche de frissons, d’horreur qui dépasse l’entendement avec en même temps des thèmes très humains. Et l’auteur parvient à nous entraîner dans un monde totalement inconnu où les délires se multiplient à travers les rêves, les visions et les fantasmes. Quelques points de repère sont toutefois nécessaires et le lecteur suit un fil conducteur qui s’affiche d’emblée : la quête de la plastique parfaite, celle que possèdent les grandes stars hollywoodiennes, celle qui, une fois sur pellicule, est à l’abri du temps et ne peut pas être altérée.
Le sujet de l’âge d’or hollywoodien est omniprésent et ce, jusqu’au style littéraire : métaphores et comparaisons tournent autour de cet univers audiovisuel. L’histoire se déroule sur les pages avec autant de fluidité qu’un film se déroule sur une pellicule.

Les étudiants et passionnés de cinéma se régaleront de reconnaître certains visages…
Les lecteurs croiseront Clara Bow, Rudolph Valentino, Mary Pickford ou encore Douglas Fairbanks, 
mais sous quelle forme ?


Avec un thème aussi intéressant, j’ai vite été emportée. Ce thème très humain se mêle au fur et à mesure à un monde occulte et leur association est d’un charme troublant. Il va falloir, comme quand vous êtes face au surnaturel, accepter ce qui échappe à la logique, ce qui surprend et renverse les lois de la nature. Si vous laissez Clive Barker vous prendre par la main, il y a de grandes chances que vous soyez enchanté !
Des moments ont été particulièrement marquants et sont en même temps chargés de poésie quand ils sont beaux ou au contraire, horribles quand la peur et la violence s’en mêlent ! Je pense à une certaine fuite dans l’océan, la mort très fleurie (littéralement) de quelqu’un… Vous découvrirez de beaux passages écrits avec soin.

Une merveilleuse découverte qui marie très bien l’horreur, l’art, les forces démoniaques et la nature humaine. Autant dire que le résultat est curieux mais efficace ! Si tous les éléments vous séduisent, lisez cette perle !

Grâce à la couverture, je peux valider l’idée numéro 30 du Challenge des 170 Idées (c’est une bien belle chaise d’ailleurs) :

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Clive Barker a perdu son père alors qu’il commençait à écrire Coldheart Canyon : ce roman était au départ plus bref, finalement, après son deuil, l’auteur a repris le projet et s’est rendu compte que cette histoire s’est amplifiée pour devenir un beau pavé bébé.


samedi 19 août 2017

Suite Française, d'Irène Némirovsky,

Écrit dans le feu de l’Histoire, Suite française dépeint presque en direct l’exode de juin 1940, qui brassa dans un désordre tragique des familles françaises de toute sorte, des plus huppées aux plus modernes. Avec bonheur, Irène Némivorsky traque les innombrables petites lâchetés et les fragiles élans de solidarité d’une population en déroute. Cocottes larguées par leur amant, grands bourgeois dégoûtés par la populace, blessés abandonnés dans des fermes engorgent les routes de France bombardées au hasard… Peu à peu l’ennemi prend possession d’un pays inerte et apeuré. Comme tant d’autres, le village de Bussy est alors contraint d’accueillir des troupes allemandes. Exacerbées par la présence de l’occupant, les tensions sociales et les frustrations des habitants se réveillent…
Roman bouleversant, intimistes, implacable, dévoilant avec une extraordinaire lucidité l’âme de chaque Français pendant l’Occupation, enrichi de notes et de la correspondance d’Irène Némirovsky, Suite française ressuscite d’une plume brillante et intuitive un pan à vif de notre mémoire.
Quatrième de couverture par Folio.
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« Ils lui parlaient dans leur langue, et [la servante] disait d’un air fier :
— Je comprends-t-y votre charabia, moi ?
Mais au fur et à mesure que les portes ouvertes laissaient entrer un flot sans cesse renaissant d’uniformes verts, elle se sentait grisée, anéantie, sans résistance, et ne réagissait plus que par de faibles cris, des « Non, mais voulez-vous me laisser, à la fin ? En voilà des sauvages ! » aux sollicitations ardentes. »
P. 318

Commencé un an après la sortie du film (mais j’avais découvert le roman en cours, nah) et donc quelques mois après l’attaque du Bataclan. À cause de cet événement, je n’avais pas eu le cœur de vraiment entrer dans Suite Française : ce roman est authentique historiquement parlant et la peur que transmet Irène Némirosky faisait écho à celle qui été communiquée par les médias.
À la place, j’avais préféré me plonger dans le second tome du Paris des Merveilles pour m’enfuir dans une ville féerique.
Mais j’ai repris ma lecture avec un autre état d’esprit et j’avoue que j’ai beaucoup aimé, quoiqu’un petit peu déçue : il s’agit d’un roman inachevé et ça se sent, car il n’a ni début, ni conclusion et laisse un peu une impression d’essai. Écrit pendant l’Occupation allemande, Irène Némirovsky ne pouvait bien évidemment pas avoir le même recul que les auteurs qui ont survécu à cette période : pas de date, pas de situation très explicite, pas d’événement historique. Suite Française est un témoignage émotionnel avant tout.

Forcément, cette émotion est ce qui est le plus authentique dans ce livre : les français, effrayés et traqués, cherchent à fuir, à survivre quitte à se marcher dessus. C’est l’ambiance de la première partie intitulée Tempête en Juin. Quant à la seconde partie, Dolce, est plus mélancolique : l’ennemi s’est imposé avec ses grosses bottes et son costume austère et les français doivent faire avec. Pourtant, la cohabitation existe et Némirovsky porte un regarde presque bienveillant sur les opposants, ébauchant même une idylle pudique et tragique. Une initiative osée pour l’époque et attendrissante : même une femme de l’époque avait compris que les soldats nazis étaient plus que des uniformes et n’adhéraient pas forcément au mouvement lancé par Hitler.
Les événements, perçus par les civils et les soldats qui parcourent la ville, offrent un point de vue différent de celui des champs de bataille. Quoiqu’on rencontre un tout autre combat.

Un roman difficile à lire avec son authenticité, son témoignage nuancé… Mais qu’on peut apprécier grâce à la plume soignée d’Irène Némirovsky, attentive car capable de dépeindre le monde et la nature humaine.
Une lecture à placer entre toutes les mains qui cherchent des livres sur la Seconde Guerre mondiale, mais je vous conseille aussi vivement Seul dans Berlin !

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Il y a également tout un roman autour de Suite française : Irène Némirovsky, d’ascendance juive, a été ciblée par le régime nazi. L’auteure avait écrit son roman mais ne l’avait pas achevé et encore moins publié à cause des restrictions, son origine juive étant connue et ce, malgré un baptême catholique le 2 février 1939. Le 13 juillet 1942, Irène Némirovsky se fait arrêter par la gendarmerie et part, le 17 juillet, pour Auschwitz-Birkenau. "Par chance", elle décède un mois plus tard du typhus ou de la grippe (il y a exactement 75 ans aujourd’hui en fait). Mais son mari, Michel Epstein, ignorant son décès, tente de la faire libérer. Attirant l’attention sur lui, il se fait également arrêter pour être déporté à Auschwitz et y sera gazé le 6 novembre 1942.
Si Suite Française est publié aujourd’hui, c’est grâce aux deux filles de l’auteure qui retrouvent le manuscrit dans une valise à la fin des années 1990.
• Irène Némirovsky reçoit le prix Renaudot en 2004 pour Suite Française à titre posthume.
• Un petit détail que j’aime bien qu’il soit très anodin : le titre anglais n’a pas été traduit et les éditions anglophones portent aussi "Suite Française".


jeudi 12 février 2015

Seul dans Berlin, de Hans Fallada,

Mai 1940, on fête à Berlin la campagne de France.
La ferveur nazie est au plus haut. Derrière la façade triomphale du Reich se cache un monde de misère et de terreur. Seul dans Berlin raconte le quotidien d’un immeuble modeste de la rue Jablonski, à Berlin. Persécuteurs et persécutés y cohabitent. C’est Mme Rosenthal, juive, dénoncée et pillée par ses voisins. C’est Baldur Persicke, jeune recrue des SS qui terrorise sa famille. Ce sont les Quangel, désespérés d’avoir perdu leur fils au front, qui inondent la ville de tracts contre Hitler et déjouent la Gestapo avant de connaître une terrifiante descente aux enfers.
De Seul dans Berlin, Primo Levi disait, dans Conversations avec Ferdinando Camon, qu’il était « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie ». Aucun roman n’a jamais décrit d’aussi près les conditions réelles de survie des citoyens allemands, juifs ou non, sous le IIIe Reich, avec un tel réalisme et une telle sincérité.
Quatrième de couverture par Folio.
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« — À son dernier congé, il m’a montré une photo qu’un de ses camarades avait prise de lui... Et il s’en est vanté, de cette photo !... On voit ton Karlemann tenant par une jambe un petit Juif de trois ou quatre ans et lui brisant la tête sur le pare-chocs d’une voiture.
— Non ! non ! crie-t-elle. Tu as menti !... Tu as inventé ça pour te venger, parce que je ne t’ai rien donné à manger !... Karlemann ne fait pas ça ! »
P. 50

Je ne me souviens pas d’avoir déjà lu un livre se déroulant durant la Seconde Guerre Mondiale, encore moins écrit à cette époque et avec un soupçon d’analyse sociologique. Donc pour une première lecture qui concerne cette période, Seul dans Berlin a été une très bonne surprise !

Mes lectures concernent habituellement des enquêtes durant l’Ère Victorienne, des luttes médiévales dans un temps lointain ou un univers totalement fictif… Cette fois, pas de crinoline ou d’épée, on nage en pleine paranoïa sociale, piégée par les symboles nazis et ce, dès le début du roman. Hans Fallada ne piétine pas et nous invite immédiatement dans cette ambiance angoissante et je suis rentrée très facilement dans l’histoire. À la lecture du résumé, j’avais un peu peur de tomber sur une kyrielle de personnages mais en fait, on les repère très vite et leurs histoires sont si bien articulées que le rythme est en réalité très fluide.

Enfin, l’intrigue est intense au début mais s’essouffle au fur et à mesure : certaines intrigues m’intéressaient, d’autres moins ou traînaient trop à mon goût. Par chance, Hans Fallada arrivait toujours à me surprendre et à me relancer dans son roman malgré sa plume assez linéaire, sans artifice. C’est très sobre et j’ai été plus touchée par les situations que par la narration. En contre partie, j’ai été de nouveau incapable de lâcher le roman quand j’arrivais aux derniers chapitres tellement j’étais curieuse de voir la conclusion qui attendait les Quangel, couple qui m’a beaucoup émue avec sa démarche. Écrire des cartes postales pour réveiller un pays semble complètement dérisoire et minuscule et pourtant, l’ironie est que c’était réellement un acte criminel et les conséquences intriguent le lecteur. Seul dans Berlin tient ses promesses donc et piège vraiment le lecteur dans cette triste ère. J’ai beaucoup aimé, malgré moi, le commissaire Escherich aussi et toute sa complexité, sans oublier Eva Kluge et le mystérieux Fromm.
En revanche, j’ai été déçue par la famille Persicke où j’avais l’impression que c’étaient les personnages les moins présents. Je m’attendais à ce qu’ils distillent plus de terreur mais leur rôle est finalement assez minime…

Les photographies d’Elise et Otto Hempel à gauche, à droite, une carte postale.
Zieutez « quelques anecdotes sur ce bouquin » pour en apprendre un peu plus.

Si je ne peux pas dire que Seul dans Berlin est un coup de cœur renversant, c’est en tout cas un livre marquant et émouvant qui m’a réconciliée avec les années 39-45 (je rejette la faute sur une très mauvaise prof’ d’Histoire qui me faisait littéralement dormir en cours à force de nous passer des documentaires assez creux et en ne manifestant aucune passion pour les explications) et je commence déjà à me tourner vers d’autres romans de la même période, en espérant qu’ils soient aussi riches que celui de Fallada.
Je retiendrai donc des personnages émouvants et un huis-clos cruel où les drames s’enchaînent lentement mais sûrement. Heureusement que Fallada laisse une petite note d’espoir dans sa conclusion en réservant un sort plus enviable à quelques uns de ses personnages.

Cette chronique se rattache à l’idée n°108 du Challenge des 170 Idées :

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Hans Fallada n’a pas écrit son roman sous le Troisième Reich mais après, inspiré par un fait-divers qui avait été caché et qui a été ressorti à la fin de la guerre : l’affaire d’Otto et Elise Hampel, un couple qui a créé un mouvement de résistance en éparpillant dans Berlin des cartes postales pour dénoncer la cruauté de l’époque.
• Une pièce de théâtre a été adaptée en 2014 par René Fix et Luk Perceval, vous trouverez quelques infos ici et ailleurs sur le net.



vendredi 14 novembre 2014

Les Vacances d'Hercule Poirot, d'Agatha Christie,

Hercule Poirot aimerait bien passer des vacances tranquilles. Une petite île, un hôtel agréable, une cuisine soignée, des pensionnaires charmants... Tout irait pour le mieux si, parmi les estivants, ne rôdait pas une de ces femmes fatales qui font faire bien des bêtises aux hommes.
Quatrième de couverture par Le Livre de Poche.
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J’étais assez loin de la mer durant mes voyages d’Août, contrairement à Hercule Poirot qui coulait de beaux jours dans une station balnéaire. Mais enfin, comme le détective privé, je prends rarement des livres "vacances" où je me repose les nerfs et je ne dis jamais non à une petite énigme de la Reine du Crime. Et je n’ai pas regretté d’avoir glissé Les Vacances d’Hercule Poirot dans ma valise : c’est définitivement une des enquêtes les plus ingénieuses.

Torquay ou le lieu de naissance d’Agatha Christie : 
on peut imaginer que les côtes anglaises sous le soleil est un sujet qu’elle maîtrise aussi bien que l’Égypte Antique.

Déjà, le contexte est sympathique : Agatha Christie endort son lecteur dans ce coin reposant où le soleil est omniprésent au-dessus des magnifiques et riches ladies qui sont allongées sur les plages, les jeunes hommes au style preppy qui se dépensent sur les terrains de tennis ou les randonnées au bord des falaises. Les gens ont le porte-feuille bien garni, le visage bien tartiné de crème satinée et les sourires sont éclatants. Et surtout, les secrets sont sombres et nombreux...
Petit élément perturbateur au crâne d’œuf dans ce milieu un peu bobo : Hercule Poirot, qui jette un brin d’humour avec ses moustaches si parfaites, son indolence à toute épreuve et son sens de l’observation aiguisé. C’est toujours un véritable plaisir de retrouver ce personnage à la fois insupportable par son orgueil et attendrissant par son humanité.
Mais pas de compagnon ici, Poirot est tout seul face à cette galerie de suspects qui joueront dans un épisode à faire froid dans le dos. Cela dit, cela ne l’empêche pas de se créer des liens intéressants avec par exemple une ado’ mal dans sa peau ou encore une sulfureuse reine aux faiblesses cachées pour ne citer que les meilleurs.

Le crime est précédé par une atmosphère travaillée digne d’un orage d’été. Une tension palpable et un début de désillusion très prometteur qui conduisent le lecteur à un crime aux premiers abords simples mais d’une ingéniosité diabolique, sans compter un contexte assez léger qui renforce la laideur des cadavres. La Reine du Crime s’est véritablement surpassée ici !
Je n’en dirai évidemment pas plus par peur de gâcher une énigme si bien menée et si peaufinée, toutefois, Agatha Christie possède encore et toujours ce défaut de réunir trop de personnages pour le format de ses histoires et un petit plan pourrait s’imposer :

Les Vacances d’Hercule Poirot est donc un tome excellent et j’en garderai un excellent souvenir, ne serait-ce que grâce aux personnages plus humains qu’ils n’y paraissent et des retournements de situation qui confirment le succès de la formidable Agatha Christie.
Prochain rendez-vous avec Poirot : Le Chat et les Pigeons pour articuler le schéma vacances-rentrée.

Grâce à cette couverture qui sent bon l’Été pendant ce mois de Novembre, je peux rattacher ma chronique à l’idée n°X du Challenge des 170 Idées :

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• À la page 13, il y a une référence à Mort sur le Nil où Linnet Ridgeway, la victime, est citée et Hercule Poirot, pour avoir éclaircit le mystère, est adulé.

mercredi 20 août 2014

Un, Deux, Trois, d'Agatha Christie,

On a beau s’appeler Hercule Poirot, on se sent bien peu de chose, renversé dans le fauteuil du dentiste, prêt pour le supplice. L’illustre détective est beaucoup plus à son aise en face d’une affaire criminelle embrouillée.
Qu’à cela ne tienne ! Cette séance humiliante va donner à Poirot l’occasion de montrer son extraordinaire talent.
Quatrième de couverture par Le Livre de Poche.
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« La désinvolture de l’assimilation provoqua chez Poirot une irritation passagère. Mr Morley était un bon dentiste, d’accord, mais il y avait d’autres bons dentistes à Londres. Tandis qu’il n’existait qu’un seul Hercule Poirot. »
P. 17

Un, deux, trois… est déjà la sixième enquête d’Hercule Poirot que je lis et je ne m’en lasse toujours pas : détective excentrique avec son accent francophone (qu’on imagine sans peine), son obsession de la symétrie et de l’ordre, ses légendaires moustaches et son égocentrisme qui n’a d’égal que son ingéniosité. Et pourtant, malgré tous ses défauts fatigants, cet ancien policier m’amuse énormément car ce personnage est un excellent filon pour savourer l’humour de sa maman, l’astucieuse Agatha Christie.
Et justement, ce tome-ci est sûrement un des plus truffés de cynisme britannique !

Différentes versions de couverture.

Déjà, dans Un, deux, trois…, le narrateur n’est ni le capitaine Arthur Hastings, ni une victime mais Hercule Poirot lui-même. Ou plutôt, de façon indirecte car le personnage subit tant d’affronts dans cette enquête qu’il en aurait tait plus d’un s’il avait été le narrateur direct.
En plus de faire chauffer ses méninges, Agatha Christie nous offre ce que j’avais toujours reprocher à Arthur Conan Doyle : une proximité avec son personnage pourtant très secret, lui donnant une dimension plus humaine, plus réaliste, car ici, nous avons affaire avec un Hercule Poirot insulté, méprisé, ému, ridiculisé, soucieux, berné et victorieux. Sans compter que l’inspecteur Japp vient pimenter un peu le tout.
On passe de sa peur à se rendre chez le dentiste, à son mépris pour un suspect qui pourrait être en fait innocent, la nostalgie de sa rencontre avec la Comtesse Vera Rossakov et tant d’autres facettes du détective qui est pourtant pingre quant à sa vie privée.

 http://erebus-odora.deviantart.com/art/Sleuth-260138065
«  « Se pourrait-il que je vieillisse ? » se demanda Hercule Poirot, stupéfait d’une pensée aussi incongrue. »
P. 129

En revanche, j’ai moins apprécié l’enquête qui touche des points que j’aime moins dans le rayon policier. Disons que je digère toujours mal le monde de l’espionnage, sauf quand George Smiley est de la partie. J’ai trouvé l’histoire alambiquée et j’ai eu du mal à me retrouver avec tous ces filons. D’ailleurs, exceptionnellement, je n’ai pas fait de plan : le nom et liens de certains personnages relèveraient du spoiler et sachant qu’on découvre des suspects tout au long de l’histoire…
Si par contre ce n’est pas mon enquête préférée, je n’oublierai pas le coupable de si tôt que j’ai beaucoup apprécié ! Mais chut, vous comprendrez peut-être pourquoi en lisant ce roman…
Pour ne pas vous mettre sur la voie, j’éviterai de dire quels personnages j’ai porté dans mon cœur, il y en a toutefois un que je ne peux pas ignorer : le dernier que rencontre Poirot avant de rentrer chez lui, celui qui fait une révélations particulièrement amusante et en même temps touchante.

Un, deux, trois… est donc un livre que seuls les Poirotois pourraient pleinement apprécier : l’enquête est originale et est fidèle à l’esprit de Christie mais peut-être un chouilla confus, la force de ce tome se trouve, selon moi, dans l’humour des personnages (les conversations entre Japp et Poirot, quoi ♥), la galerie de personnages riches en couleurs et des énigmes, mises à part, ingénieuses.

J’en profite pour relier cette chronique à l’idée 40 du Challenge des 170 Idées, je ne vais pas retomber sur une brosse à dents de si tôt, donc j’en profite !
http://lectures-de-vampire-aigri.blogspot.fr/2013/11/challenge-04-le-challenge-de-170-idees.html

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Le titre original, One, Two, Buckle my Shoe vient d’une célèbre comptine anglaise datant de 1805. Mais Agatha Christie a été plus loin : chaque vers sert de titre de chapitre, rappelant même la structure de l’enquête sous forme de métaphores par moments !