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lundi 8 janvier 2018

Fleur de tonnerre, de Jean Teulé,

Ce fut une enfant adorable, une jeune fille charmante, une femme compatissante et dévouée. Elle a traversé la Bretagne de part en part, tuant avec détermination tous ceux qui croisèrent son chemin : les hommes, les femmes, les vieillards, les enfants et même les nourrissons. Elle s'appelait Hélène Jégado, et le bourreau qui lui trancha la tête le 26 février 1852 sur la place du Champs-de-Mars de Rennes ne sut jamais qu'il venait d'exécuter la plus terrifiante meurtrière de tous les temps.
Quatrième de couverture par Audiolib.
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"Bizarre" est un mot qui revient assez souvent dans les critiques de Fleur de tonnerre, en bien ou en mal. "Bizarre" est un mot qui revient même souvent quand on parle de Jean Teulé, tout simplement. Donc j’éviterai d’utiliser le terme dans ma chronique : déjà parce que, étant prévenue, je ne l’ai pas trouvé si étrange que ça et ensuite, Fleur de tonnerre est agréablement étrange.

Il y a de ces histoires qui passent toujours mieux en audiobook : Fleur de tonnerre en fait partie, sans le moindre doute, vu la narration très animée qui rappelle une légende celte. Si j’avais commencé initialement ce roman parce qu’il a pour sujet une empoisonneuse en série française du XIXème siècle, j’ai été surprise de voir que Teulé ne s’aventurait ni sur un policier, ni sur une réflexion criminelle : l’auteur exploite pleinement le cadre breton et nous entraîne dans des relents mystiques propres à cette région.
Fleur de tonnerre est le roman d’apprentissage venimeux d’Hélène Jégado, un livre qui retrace sa vie ponctuée par des empoisonnements provoqués selon ses envies hasardeuses. Ce schéma qui se répète fait penser à un road-movie le long des côtes bretonnes, sans analyse psychologique et peu d’historique : Fleur de tonnerre accorde bien plus d’importance à l’esprit de la Bretagne et son folklore, une place privilégiée étant accordée à Ankoù, l’équivalent de la faucheuse avec une brouette. Mais il y a également le vocabulaire breton, les villes bien connues et un choc culturel entre les bretons et les français venant de l’Est (qui est assez comique à certains moments d’ailleurs).

Ceci dit, Jean Teulé ne néglige pas le côté criminel et reprend quelques codes qui font du criminel un personnage fascinant (malgré une conclusion très perturbante). Hélène Jégado partage un délire de destiné avec Raskolnikov, le protagoniste de Crime et Châtiment : elle s’imagine être née pour tuer, elle est née pour être Ankoù. Mais sous ce vernis de légende se cache une once de vérité que j’ai appréciée : Teulé raconte une enfance à la fois traumatisée et fascinée par la mort (une enfance partagée (et prouvée) par des tueurs en série plus modernes) qui est à l’origine de la quête de Jégado.
Peut-on vraiment comprendre les motivations de Jégado ? Pas vraiment : il faut juste prendre en compte cette fascination et suivre cette empoisonneuse dans son délire.

Mais si je devais reprocher quelque chose, c’est la répétition : certains événements se démarquent (la fois où Jégado tombe amoureuse, quand elle apprend que Napoléon "a tué des millions de personnes" sans y croire, etc…) mais la succession reste tout de même assez linéaire.
Hélène Jégado est sympathique mais quelque chose m’a dérangée et là, je blâmerais le narrateur plutôt que l’auteur : Jean-Christophe Lebert, lorsqu’il lit les lignes de Jégado, s’efforce de prendre une voix fluette et douce mais qui sonne beaucoup trop forcée, ce qui est dommage puisque le personnage est très prometteur.

Retenez donc de Fleur de tonnerre un récit basé sur un fait divers qui est animé grâce à une plume originale, plus que l’histoire mais après tout, l’auteur s’en tient aux faits et n’avait pas à changer la vie d’Hélène Jégado, celle que l’on surnommait la Brinvilliers Bretonne et qui possède probablement le record d’empoisonnements.
Une vraie Ankoù qui a tiré sa charrette et laissé un sillon funèbre derrière elle.

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Jean Teulé a été invité la 13 janvier 2017 à l’émission de RTL L’Heure du crime, présentée par Jacques Pradel, pour parler d’Hélène Jégado aux côtés de Stéphanie Pillonca-Kerven et Philippe Dagron. Vous pouvez écouter, voire télécharger, l’émission ici !


Envie de l’acheter ?

mercredi 16 août 2017

La Voix Secrète, de Michaël Mention,

Durant l’hiver 1835, sous le règne de Louis-Philippe, la police enquête sur des meurtres d’enfants. Tous les indices orientent Allard, chef de la Sûreté, vers le célèbre poète et assassin Pierre-François Lacenaire. Incarcéré à la Conciergerie, ce dernier passe ses nuits à rédiger ses Mémoires en attendant la guillotine. Alors que les similitudes entre ces crimes et ceux commis par Lacenaire se confirment, Allard décide de le solliciter dans l’espoir de résoudre au plus vite cette enquête tortueuse. Entre le policier et le criminel s’instaure une relation ambiguë, faite de respect et de manipulation, qui les entraînera tous deux dans les bas-fonds d’un Paris rongé par la misère et les attentats.
Un roman historique inspiré des derniers jours du célèbre Lacenaire, signé par une étoile montante du roman noir français.
Quatrième de couverture par 10|18, Grands détectives.
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« – Expliquer… c’est la mode. À trop réfléchir le crime, on risque de le rendre acceptable. »
P. 74

J’avoue que, malgré ma passion pour la criminologie, je n’avais jamais entendu parler de Pierre-François Lacenaire. Pourtant, il était aussi connu à la moitié du XIXème siècle que l’est Emile Louis aujourd’hui. À la différence près que Lacenaire a divisé l’opinion publique et que d’autres écrivains l’ont défendu, décrit comme un visionnaire, un génie, époque du romantisme oblige : Pierre-François Lacenaire était un meurtrier, mais aussi un poète. Et ses actes révoltants, qui ont ébranlé la société, ont plu à des auteurs comme Baudelaire ou Théophile Gautier.
Forcément, avec la découverte de ce personnage, je voulais lire La Voix Secrète.

La Voix Secrète est un savant mélange d’Histoire et de thriller. "Thriller", ai-je bien écrit "thriller" ? Oui, car si vous voulez un vrai policier avec un crime, des victimes, un/des coupable/s et une enquête pour démêler tout ça, La Voix Secrète n’est pas pour vous. L’horreur réaliste prend le pas sur la réflexion, le récit transmet la peur d’une menace, d’un tueur qui rôde. Les indices n’ont finalement que peu d’importance et la conclusion sera bien différente d’un Agatha Christie ou d’un Anne Perry.

J’avoue avoir été surprise mais je n’ai pas détesté grâce aux personnages : ils sont pudiques et à peine effleurés par la plume de Michaël Mention, et pourtant, ça suffit pour les découvrir et les connaître. Ironiquement, c’est Pierre-François Lacenaire qui m’a le moins touchée, à l’inverse de Canler que j’ai absolument adoré.
Michaël Mention, entendez-moi, si vous hésitez à écrire un autre roman avec de nouveau Canler et Allard, allez-y, allez-y, allez-y, je me jetterai dessus. Suite ou préquelle, je prends.
La Voix Secrète parle surtout des préoccupations d’hommes vivant en 1835 : la monarchie bancale que mène Louis-Philippe Ier, la lutte incessante des classes, la pression sur les forces de l’ordre quand des corps sont découverts, l’addiction… Si vous cherchez un saut vers Décembre 1835, le roman vous offrira ce voyage temporel avec quelques traits exagérés, certes, mais qui contribuent à l’atmosphère glaçante.
Il y a même un moment assez effrayant, vous reconnaîtrez le passage si je vous dis : « très froid pour conserver la viande ».

Pas une histoire qui fera fonctionner vos méninges à toute allure, mais un roman historique qui semble authentique et qui appelle à la réflexion. Je n’aurais pas craché sur une centaine de pages en plus non pas pour la fin de l’énigme mais pour profiter davantage de la présence de Pierre Allard et son ami Canler.
Donc je réitère ma prière : entendez-moi, un nouveau roman avec ces deux personnages très prometteurs !

Murder in the House (1890) de Jakub Schikaneder.

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Il y a un véritable travail autour des mémoires de Pierre-François Lacenaire (qui existent vraiment et que vous pouvez lire) : à travers La Voix Secrète, on peut en découvrir des extraits et l’hypothèse, fort plausible, de l’auteur comme quoi les mémoires ont été trafiquées avant d’être publiées. Reste à savoir si un jour les experts pourront avoir la version authentique des mémoires d’un meurtrier dandy.

mardi 16 février 2016

Le Comte de Monte-Cristo, d'Alexandre Dumas,

1815. Louis XVIII rétabli sur le trône se heurte à une opposition dont l’Empereur, relégué à l’île d’Elbe, songe déjà à profiter. Dans Marseille livrée à la discorde civile, le moment est propice aux règlements de comptes. C’est ainsi que le marin Edmond Dantès, à la veille de son mariage, se retrouve, sans savoir pourquoi, arrêté et conduit au château d’If…
Paru en 1844-1846, Le Comte de Monte-Cristo est une des œuvres les plus populaires de la littérature mondiale. L’abbé Faria, l’évasion inouïe, le trésor grâce auquel les bons seront récompensés et les traîtres punis : le destin d’Edmond Dantès possède la simplicité et la force des grands mythes.
Conteur éblouissant, Dumas nous entraîne du cabinet du roi à la Méditerranée des contrebandiers, des îles toscanes aux catacombes de Rome, puis dans les salons parisiens où le mystérieux comte de Monte-Cristo se dispose à accomplir sa vengeance…
Quatrième de couverture par Le Livre de Poche.
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« — Aussi, dit un troisième, dans votre dernière affaire vous avez été superbe, mon cher Villefort. Vous savez, cet homme qui a assassiné son père ; et bien, littéralement, vous l’aviez tué avant que le bourreau y touchât. »
P. 96

Presque deux siècles plus tard, le Comte de Monte-Cristo fait encore parler de lui et de son effroyable vengeance. Moins connu que Les Trois Mousquetaires, la popularité du Comte est pourtant tout aussi grande à voir comment elle a traversé les âges et le monde grâce à son histoire en crescendo : un naïf romantique se fait arracher son destin brillant par quelques individus jaloux ou cachottiers. Oublié à la longue, son existence pourrit dans un donjon en même temps que sa personnalité. Puis, quatorze ans lui permettent d’acquérir richesse, intelligence et charisme pour mieux se venger des responsables.
Il s’agit de mon premier Dumas et je n’ai pas été surprise par tout le faste et le grandiose dont fait part l’auteur. J’ai presque envie de dire que c’est typiquement français ! Surprenant mais pas violent, Le Comte de Monte-Cristo est un roman sur l’ascension d’une victime avec une soif de vengeance qui va faire plus souvent appel à la providence qu’à la lame d’un poignard pour mener son projet à bien. La chute sociale plutôt que la mort.
Si j’ai beaucoup aimé, j’avoue que j’ai préféré dans le même genre Sans Nom de Wilkie Collins, l’histoire de cette femme à la même époque qui se retrouve dépossédée de tout, jusqu’à son nom et qui est animée d’une fièvre vengeresse presque terrifiante : un roman plus sombre, plus poisseux où la mort est moins belle que dans Le Comte de Monte-Cristo.

Le Comte de Monte-Cristo, une illustration signée par Mike Mahle.
Cela dit, si j’ai aimé, c’est que j’ai un faible pour les héros désillusionnés : Edmond Dantès (dantesque ?) suit un schéma qui me rend sensible car tout d’abord naïf, bienheureux, confiant avant de basculer dans une figure plus méfiante, réservée, désabusée, voire vampirique. Son parcours est même intense et bien que le lecteur en est proche au début du roman, il s’en écarte au fil du récit : le lecteur connaît Edmond Dantès mais il ne connaît pas le Comte de Monte-Cristo. Son apprentissage est caché au lecteur d’ailleurs, ce qui le rend irréel... C’est compréhensible et pourtant à la fois dommage : j’avais la sensation d’une petite facilité à garder aussi secret son évolution, comme si Dumas trichait et accordait d’office le titre de survivant fortuné à son héros. Et en contrepartie, tant de réserve fait du Comte de Monte-Cristo un personnage fantastique, semblable aux fées des légendes arthuriennes et tout aussi insaisissable.
Bref, je suis mitigée concernant ce point, moi qui suis attachée aux explications, bien que je le reconnaisse moi-même : un tour de magie expliqué semble moins surprenant… Mais ce mystère est juste très maladroitement entretenu.

D’autres personnages sont bien sûr essentiels et partagent la scène avec le Comte, prêts à éblouir le lecteur. J’ai aimé la mascarade entretenue par Bertuccio et Cavalcanti, qui est d’ailleurs grandiose dans son genre.
Par contre, écartez Valentine et Maximilien Morrel de moi : je les ai trouvés insupportables à cause de leur amour mièvre et sanglotant alors que d’autres couples m’attiraient bien davantage.
Les relations amoureuses ne sont pas les seules à être mises en valeur par bonheur : les tendres conflits entre père et fils sont même plus présents et j’ai aimé chaque lien, peut-être parce que j’ai adoré Noirtier de Villefort plus que tout... D’autant plus que l’intrigue qui se trame chez les Villefort a été passionnante.

Si Le Comte de Monte-Cristo est si long, c’est que la vengeance d’Edmond Dantès est un fil conducteur mais ne représente pas l’unique thème du roman : une foule de personnages sont là pour apporter leur propre histoire, leurs propres motivations et chacun connaît sa conclusion, dans la joie ou le malheur.

Alexandre Dumas a plus de talent de conteur d’aventures que de poète : la plume n’est pas frappante de beauté mais le rythme est bien entretenu malgré la lourdeur matérielle du livre (1705 pages quand même) et j’étais plus fascinée par les retournements de situation que par des tournures de phrase.

Un très bon classique que je suis heureuse de connaître enfin mais que je ne conseille pas à tout le monde : il faut aimer cette littérature et moi-même, sans le soutien de Cocotte et Serge Dewulf sur Littérature Audio, je l’aurais fait traîner plus longtemps.
Sur ce, sur les conseils de Calimera, je m’en vais voir l’adaptation japonaise en anime, Gankutsuou, en me déconnectant le cerveau.

« Ma vengeance  est perdue s’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue. »
[Jean Racine]

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Le Comte de Monte-Cristo serait un roman en réalité co-écrit entre Alexandre Dumas et Auguste Maquet.
• Le Comte de Monte-Cristo est très librement inspiré de la vie de Pierre Picaud.
• En tant que roman feuilleton, avant d’être publié en librairie, le Comte de Monte-Cristo est apparu en trois parties dans Le Journal des Débats : la première partie du 28 Août 1844 au 19 Octobre 1844, la seconde partie du 31 Octobre 1844 au 26 Novembre 1844 et la troisième partie du 20 Juin 1845 au 15 Janvier 1846.

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Attention, les liens ne proposent que le premier tome.

dimanche 11 mai 2014

Histoires Grotesques et Sérieuses, d'Edgar Allan Poe,

« Edgar Poe, qui fut, dans ce siècle littéraire troublé, l’éclair même de la confusion et de l’orage poétique, et de qui l’analyse s’achève parfois, comme celle de Léonard, en sourires mystérieux, a établi clairement sur la psychologie, sur la probabilité des effets, l’attaque de son lecteur. »
Paul Valéry
Quatrième de couverture par GF Flammarion.
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« Les hommes m’ont appelé fou ; mais la science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence. »
P. 118

Ce n'est pas difficile de ne pas connaître Edgar Allan Poe, c'est impossible. Bien que mort en 1849, il occupe encore une grande place aujourd'hui : on peut croiser son ombre dans le cinéma de Roger Corman ou de Tim Burton, reconnaître ses portraits dans la plume de H. P. Lovecraft ou Dostoïevski, entendre ses œuvres chantées par Nightwish ou reconnaître son profil dans les dessins de Abigail Larson.
Bref, Edgar Allan Poe et un auteur dont la présentation n'est plus à faire.
[ci-contre, EAP, signée par l'illustrateur brésilien Cristiano Siqueira]
Grande passionnée d'auteurs un peu chtarbés, j'ai lu Double Meurtre dans la Rue Morgue, Histoires Extraordinaires et Nouvelles Extraordinaires il y a un bon moment, durant ma seconde Littéraire histoire de prouver au prof' de français que je pouvais lire autre chose que du Harry Potter (à la base, je voulais juste lui faire comprendre combien le professeur Lupin était génial et qu'il devait en prendre de la graine...).
Malgré le temps, j'en garde encore un très bon souvenir bien que ce n'est pas suffisant pour les chroniquer, d'où mes prochaines relectures.

Mais Poe, ce n'est pas seulement des nuits d'orages, des deuils douloureux ou des démons sous forme animale et Baudelaire le prouve en réunissant plusieurs nouvelles et essais dans ce recueil qu'il a renommé Histoires Grotesques et Sérieuses.

Je note les nouvelles au cas par cas avec mes impressions, à savoir que la note finale n’est pas une moyenne de toutes les notes ci-dessous, c’est une impression générale.

              Le Mystère de Marie Roget (titre original, The Mystery of Marie Rogêt, publié en 1842) 2/5
Si Sherlock Holmes et Hercule Poirot, un ancien et nouveau chouchou, ont été inspiré par le chevalier Charles Auguste Dupin, cet ancêtre n’a pas réussi à me charmer comme ses deux successeurs. Sûrement parce que dans les trois histoires où il apparaît, seul son esprit habile persiste et que son histoire reste un mystère tout comme ses motivations et sa personnalité humaine, le rendant moins attachant que le détective anglais et l’ancien policier belge.
J’ai lu Double Assassinats dans la rue Morgue il y a quelques années et j’avais quand même adoré (bien que la popularité de la nouvelle fait qu’éviter le spoil est désormais impossible…), car l’enquête est un minimum structurée, on a le fil des déductions de Dupin et une conclusion satisfaisante. Dans Le Mystère de Marie Roget, il ne faut pas s’attendre à un récit comme dans la première enquête, plus à un compte-rendu de déductions de Dupin à partir des médias.
Une énigme sans conclusion, assez molle qui est uniquement sauvée par la plume de Poe mêlée à celle de Baudelaire… Et encore, il n’y a pas beaucoup de place pour la poésie ici.

             Quelques anecdotes sur cette nouvelle,
• Le Mystère de Marie Roget est considéré comme étant le premier roman qui s’inspire librement d’un fait réel : Marie Roget est en fait la version littéraire et française d’une victime du nom de Mary Cecilia Rogers, retrouvée morte le 28 Juillet 1841 dans les mêmes conditions décrites dans la nouvelle.
• Pour écrire Noir Corbeau, Joel Rose s’est appuyé sur cette nouvelle. Toutefois, ce n’est pas Dupin mais Poe lui-même le "détective" dans ce roman.

Les éditions Le Livre de Poche se sont servis du tableau La Jeune Martyre (1855) de Paul Delaroche, 
et c'est vrai qu'on ne pouvait pas trouver meilleure illustration pour Le Mystère de Marie Roget.

              Le Joueur d’échecs de Maelzel (titre original, Maelzel's Chess Player, publié en Avril 1836) 3/5
Poe n’était pas seulement un écrivain ou un poète, c’était aussi un critique littéraire et un éditeur qui a partagé certains essais. Le Joueur d’échecs de Maelzel est bien loin du conte macabre, bien loin du Chat Noir ou du Puits et le Pendule : il s’agit d’une étude sur l’improbabilité de l’automate joueur d’échecs, dit aussi Turc Mécanique. Lorsque l’on est prévenu concernant ce détail, la lecture du Joueur d’échecs de Maelzel devient plus agréable. Cela dit, je n’ai pas non plus été totalement emballée : cette analyse devait être plus passionnante dans les années 1830 lorsque le succès du Turc Mécanique était familier pour quiconque lisait de temps en temps les journaux. Forcément, pour les lecteurs de 2014, le Turc Mécanique est définitivement une pièce de musée et, personnellement, c’est plutôt les supposés canulars sur les OVNI qui m’intéressent.
Cela dit, Le Joueur d’échecs de Maelzel n’est pas complètement sans intérêt : quand on se passionne pour la vie d’Edgar Poe, sa personnalité mais surtout son époque, son essai est très intéressant. On peut observer la réaction d’un homme du XIXème siècle face aux progrès de la mécanique, de la technologie qui était d’ailleurs à ses vrais débuts. Je m’étais même prise à imaginer un essai d’Edgar Poe sur les iPhones en fait ! Le Joueur d’échecs de Maelzel n’est donc pas très palpitant mais il fait voyager le lecteur dans une époque bien antérieure en donnant un aperçu d’une vision moins farfelue que la notre.

              Éléonora (titre original, Eleonora, publié durant l’Automne 1841) 5/5
Quel plaisir de retrouver Edgar Poe et toute sa poésie ! Après une devinette racontée et un essai de mécanique, Éléonora est de ces nouvelles qui ont participé à la réputation de Poe comme poète talentueux mais torturé par son destin bien sombre.
[ci-contre, une illustration datant de 1909 par le peintre anglais Byam Shaw]
Comme cité plus haut, j'ai lu les Histoires Extraordinaires et les Nouvelles Histoires Extraordinaires il y a un bon bout de temps mais je me souviens assez bien du Chat Noir, du Cœur Révélateur et autres contes macabres. Car il faut le reconnaître, si on lit du Poe, c'est pour son goût du morbide, son imagination violente et sa grande sensibilité. Éléonora possède toutes ces qualités qu'on attend durant la lecture et, même en version française, le choix des mots de l'auteur est judicieux.

             Quelques anecdotes sur cette nouvelle,
• Il y a quelque chose de prophétique dans Éléonora : Edgar Poe épouse officiellement sa cousine Virginia Clemm en 1835, lorsqu’elle est âgée de 13 ans, mais leur mariage ne dura que 12 misérables années puisque la pneumonie emporta Virginia en 1847. Éléonora a été écrit en 1841, année où les premiers symptômes sont apparus, dénonce déjà le sentiment de culpabilité de Poe, car même si Virginia ne décède que six années plus tard, Poe, qui n’avait apparemment jamais touché à sa cousine, était déjà infidèle. Il suffit de voir le scandale avec les poétesses Frances Sargent Osgood et Elizabeth F. Ellet.

              Un événement à Jérusalem (titre original, A Tale of Jerusalem, publié en le 9 Juin 1832) 3/5
Brève nouvelle qui porte dans le domaine religieux, Un événement à Jérusalem est un récit qui ne m’a pas franchement marqué. On reconnaît bien sûr le style de Poe qui arrive à communiquer l'effroi qui frappe les Juifs, mais ce sentiment n'arrive qu'à la brusque conclusion alors que le début de la nouvelle nous traîne sur des remparts sans savoir à quoi nous attendre.
En fait, Un événement à Jérusalem est comme le réveil qui interrompt un mauvais rêve : on se laisse happer dans un scénario très bref avec une conclusion saisissante, puis on passe à la nouvelle suivante sans garder le moindre souvenir concret.

Différentes couvertures pour Histoires Grotesques et Sérieuses

              L’Ange du Bizarre (titre original, The Angel of the Odd, publié en Octobre 1844) 5/5
Le titre donné par Baudelaire, Histoires grotesques et sérieuses, prend tout son sens avec cette nouvelle burlesque et j'avoue que je ne m'attendais pas à cette histoire vraiment grotesque ! Si le mot a un côté un peu péjoratif, mon avis concernant L'Ange du Bizarre est en fait très enthousiaste car, aussi surprenant que cela puisse paraître, la plume de Poe a réussi à me faire rire à de nombreuses reprises.
Il y a un côté un peu acerbe dans cette nouvelle et Poe s'enrôle dans le ridicule pour nous entraîner dans une série d’événements complètement incongrus et imprévisibles.
Une aventure vraiment sympathique et qui sort de l’ordinaire, prouvant que Poe n’usait pas son talent uniquement pour se lamenter.

              Le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plume (titre original, The System of Doctor Tarr and Professor Fether, publié en 1845) 5/5
Edgar Poe qui écrit à propos d’un asile ? Oui, cette nouvelle existe ! Et pour mon plus grand bonheur car j’avoue que j’ai été assez impressionnée par le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plume. Il y a une ambiance assez malsaine et dérangeante tout le long de la nouvelle et même si je sentais venir la chute, j’ai quand même été sur le cul.
Je n’ai pas envie d’en dire plus pour ne pas gâcher le plaisir des nouveaux lecteurs, mais j’ai vraiment été emballée par cette espèce de mascarade de fous, me faisant même penser à la Maison des 1000 morts de Rob Zombie en moins gore.

             Quelques anecdotes sur cette nouvelle,
• Au début de la nouvelle, Edgar Poe fait référence à Philippe Pinel qui est un aliéniste français qui a exercé à l'Hôpital de la Salpêtrière et est connu pour avoir été un des premiers à préconiser un traitement fait d'écoutes plutôt que de chaînes pour les patients.

              Le Domaine d’Arnheim (titre original, The Landscape Garden, publié en Octobre 1842) 4/5
Si je crois difficilement qu'un jardin peut-être parfait pendant de longues années durant, ça ne m'a pas empêché d'apprécier les descriptions du Domaine d'Arnheim : Poe dépeint un lieu merveilleusement entretenu par son ami Ellison où la Nature-même se plie aux exigences de la beauté. Bien sûr, le lecteur n'est pas dupe : déjà la situation de l'héritage est trop belle pour être véritable (quoique...) et on se doute que la Nature reprendra un jour ses droits sur ce domaine.
Et pourtant, j’ai beaucoup aimé cette nouvelle : il y a une certaine fraîcheur, un enchantement tranquille et c’est agréable à lire durant une après-midi de printemps.

http://sataikasia.deviantart.com/art/tiny-garden-flowers-335829146http://anti-pati-ya.deviantart.com/art/Rose-Garden-117813184
Cliquez sur les photos pour accéder aux galeries des photographes.

             Quelques anecdotes sur cette nouvelle,
• Tout d’abord intitulé The Landscape Garden, ce n’est que plus tard qu’il a été nommé The Domain of Arnheim.

              Le Cottage Landor (titre original, Landor's Cottage, publié le 9 Juin 1849) 2/5
Placer Le Cottage Landor juste après Le Domaine d’Arnheim est une grosse erreur à mes yeux. Autant enchaîner une entrée composée de tomates fraîches et un plat de tomates farcies : on a envie de demander ironiquement au cuisinier si il n’est pas un peu en pénurie de tomates.
Bien que l’histoire (j’ai même plutôt envie de dire « mini-scénario ») est différente, les descriptions de décors naturels foisonnent tout comme dans la nouvelle précédente et cause alors un effet de redondance. Ce n'est pas une nouvelle désagréable mais voilà, trop similaire au Domaine d'Arnheim et placée plus loin ou dans un autre recueil, je pense que je l'aurais davantage apprécié.

             Quelques anecdotes sur cette nouvelle,
• Il se trouve que le Liriodendron tulipifera, dit (pour moins se la péter) l'Arbre à Tulipes, revient souvent dans les œuvres de Poe. C'est en partie parce qu'il s'agit de son arbre favori.

http://tomazklemensak.deviantart.com/art/Liriodendron-tulipifera-337735920
 La fleur que produit de liriodendron tulipifera, cliquez pour accéder au portfolio du photographe.

              La Philosophie de l’Ameublement (titre original, The Philosophy of Furniture, publié en Mai 1840) 4/5
Comme pour Le Joueur d’échecs de Maelzel, La Philosophie de l’Ameublement n’est pas une nouvelle mais un essai. Un essai qui illustre le côté dandy de Poe au passage. Si le texte n’est pas franchement renversant, je l’ai quand même apprécié car il a le même attrait que Le Joueur d’échecs de Maelzel : découvrir un côté non-romancé du XIXème siècle. D’autant plus qu’il y a bien plus qu’un voyage temporel car Poe explore la mode de l’ameublement en Angleterre également, en France, en Russie, la Chine et j’en passe.
J’ai même fini par donner raison aux témoignages qui jugeaient Poe assez caustique en plus d’être têtu et violent, quelqu’un qui ne mâche pas ses mots. Et Poe ne se censure pas dans La Philosophie de l’Ameublement.

              La Genèse d’un Poème (titre original, The Philosophy of Composition, publié en Avril 1846) 4/5
La Genèse d’un Poème se divise en deux parties : le poème du Corbeau et les explications de Poe quant  la création de son poème.
[ci-contre, illustration de Gustave Doré datant de 1884]
Si j’ai aimé connaître les inspirations et techniques de l’auteur, il va de soi que j’ai largement préféré la partie poésie car, si je ne suis pas une férue de poésie, Le Corbeau est certainement un de mes poèmes préférés. J’aime comment le lecteur passe d’une situation quelconque à une rencontre improbable, comment Poe puise d’une veillée quelconque une ambiance malsaine et mystérieuse avec cet homme persécuté et hanté par un corbeau. Il se dégage une multitude de théories (est-ce que le corbeau était réellement un ange noir ou n’était-il qu’un bête animal ne comprenant pas lui-même ce qu’il annonce et que l’homme, superstitieux, prend à la lettre son « Jamais plus ! » ?) et laisse alors le lecteur songeur.
Un poème que je ne me lasse pas de relire durant mes insomnies.

En conclusion, j’ai été ravie de retrouver Edgar Poe dans ce dernier recueil que je n’avais pas encore lu. Cependant, ce ne sont pas ses meilleures productions mais ça me redonne envie de redécouvrir les deux autres livres très populaires.

Nevermore, par Abigail Larson, une artiste qui a illustré un bon nombre de nouvelles de Poe.
Je vous conseille de voir son DeviantArt, il regorge de merveilles !

             Quelques anecdotes sur ce bouquin,
• Concrètement, Edgar Poe n’a "jamais" publié de recueils. Les trois recueils les plus connus, Histoires Grotesques et Sérieuses (1865), Histoires Extraordinaires (1856) et Nouvelles Histoires Extraordinaires (1857) existent grâce à son traducteur français Charles Baudelaire.

Grâce au corbeau qui figure sur la couverture, je peux rattacher Histoires Grotesques et Sérieuses à l'idée n° 126 du Challenge des 170 Idées :
http://lectures-de-vampire-aigri.blogspot.fr/2013/11/challenge-04-le-challenge-de-170-idees.html

mercredi 27 novembre 2013

Amnesia,

Amnesia : The Dark Descent est un jeu d'action horrifique à la première personne sur PC se déroulant au XIXe* siècle dans les entrailles d'un vieux château. Une gestion de la physique importante ainsi que la possibilité d'éditer tous les niveaux du jeu à sa convenance grâce à des outils avancés offrent une grande liberté au joueur.
Résumé par Jeuxvideo.com
*Les clampins ont écrit XVIIIe siècle pour 1830...
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Événement du survival horror, Amnesia: The Dark Descent est le projet d’un studio indépendant qui deviendra grand. Le Resident Evil du PC, l’Amityville au clavier et à la souris, le Manoir Hanté de Disney virtuel… Et surtout, une flopée de nuits blanches à rire avec des potes. Comme lorsque l’on veut se faire une bonne frayeur au cinéma entre amis (en allant voir Evil Dead ou Twilight par exemple), Amnesia: The Dark Descent est une expérience à partager pour conserver de vrais souvenirs, car autrement, bien que le jeu en lui-même reste potable, je trouve quand même le succès de ce survival horror légèrement exagéré.
Pour partager en quelques mots ma première expérience, Amnesia: The Dark Descent était très efficace, le côté comique venait clairement du côté flippant du jeu. Je ne compte plus les nuits où on jouait tous jusqu’à 4 ou 5 heures du matin en pleine Été, lumières éteintes à encaisser les sursauts, les mauvaises surprises et les fuites pressées. Cela dit, même avec tous ces bons moments, il y avait un petit détail qui me dérangeait franchement dans Amnesia, un défaut, une absence.
Pour éclaircir cette impression, j’ai recommencé l’aventure une seconde fois mais toute seule, sans lumière et sans soleil.
Et j’ai réussi à découvrir ce qui ne me convenait vraiment pas.
Je reste quand même sur l’aspect horrifique encore quelques lignes car même en recommençant une partie, la frayeur était encore pas mal présente et pour cause : les apparitions de monstres sont aléatoires ! Random complet et on se retrouve avec des « Là, y avait pas de monstre, ça v— Oh bah merde, si en fait. » J’ai beaucoup apprécié ce point très traître qui permet de renouveler l’expérience sans trop de redondances.
Amnesia: The Dark Descent tient donc ses promesses sur ce point et c’est bien.
Mais je ne le répéterai jamais assez, un jeu d’horreur pleinement réussi est un jeu qui mêle habilement surprise, horreur et intrigue. Si Amnesia remplit une part du contrat, il pèche pas mal pour le scénario. C’est simple : il n’y en a aucun.
Roh j’exagère : il y a des débuts de filon, des fils conducteurs peu à peu dévoilés durant la partie mais au bout de l’aventure, c’est le néant complet. Des questions sans réponses, des personnages sans aucune psychologie, des événements sans logique… À se demander si c’était bien la peine de donner un nom aux acteurs de ce conte macabre. Aucun twist end (et parler de fin est presque flatteur), aucune conclusion propre, Amnesia marque donc les esprits grâce à ses monstres et non pas avec son histoire brouillon.
L’ambiance a pourtant le mérite d’être soignée : château allemand, bruits étranges, lumière rare (et donc ô combien précieuse)… À tel point que je pardonnais ce graphisme assez cheap et le gameplay presque balourd. Disons que pour compenser, il y a une bien belle qualité au niveau des jeux de couleurs et une immersion complétée par l’absence de carte (ça fait rager mais j’ai aimé le détail) et une préoccupation de la santé physique et mentale. Par contre, concernant la musique, moi qui aime y attacher de l’importance, l’OST d’Amnesia est loin d’être extraordinaire, deux ou trois repassent parfois dans une playlist mais c’est tout.
Amnesia ou comment s'adonner à l'art contemporain.
Amnesia: The Dark Descent est donc un jeu très sympathique mais qui, à mes yeux, ne mérite pas son succès (fourni en partie par PewDiePie). Il faut bien évidemment rester dans l’esprit que c’est une production d’un studio indépendant et que le résultat est appréciable mais testez-le uniquement pour vous foutre une bonne frousse ou autrement, comme moi, faîtes-vous des parties nocturnes avec des amis, vous vous marrez bien~

             Quelques anecdotes sur ce jeu,
• Façon DLC, il y a beaucoup d’extensions pour le jeu d’Amnesia. La plupart sont gratuits et remodèlent entièrement le jeu pour permettre de nouvelles parties totalement indépendantes. Le seul DLC officiel est Justine, une histoire sans rapport avec Amnesia mais avec un univers qui m’a l’air vingt fois plus flippant, le reste, c’est du fan-made.
• Il se trouve que Heinrich Cornelius Agrippa a réellement existé ! Magicien, alchimiste, astrologue… Mais si il est mort en 1535 en France, comment peut-il se trouver dans l’Empire Allemand dans les années 1850 ? Vous le découvrirez si vous testez Amnesia.